En 1983, l’éditeur new-yorkais Dodd, Mead publie un volume de cinq cent douze pages signé William Sears : Creative Parenting: How to Use the New Continuum Concept to Raise Children Successfully from Birth Through Adolescence. Quatre ans plus tard, le même éditeur ressort le même titre, à la même pagination, avec un sous-titre changé : How to Use the Attachment Parenting Concept. Entre les deux, le mot a bougé. Le « concept du continuum » désignait l’ouvrage de Jean Liedloff paru en 1975, tiré d’un séjour chez les Yekuana du Venezuela ; l’attachment parenting renvoie, lui, au vocabulaire de John Bowlby et de Mary Ainsworth.
Ce détail de catalogue est la clé du malentendu français. Le courant ne descend pas de la recherche sur l’attachement : il en a pris le nom en cours de route.
Deux choses portent presque le même nom. La théorie de l'attachement est un programme de recherche ouvert par Bowlby et Ainsworth, avec un protocole d'observation, des cohortes et des méta-analyses. L'attachment parenting est un ensemble de pratiques de soin proposé par deux cliniciens américains à partir de 1982. Le second invoque le premier ; il n'en dérive pas, et aucun des deux ne se laisse déduire de l'autre.
Les sept « B » décrivent la première année, pas l’éducation d’un enfant
William Sears, pédiatre, et Martha Sears, infirmière, ont formalisé leur approche dans The Baby Book (1993) puis dans The Attachment Parenting Book: A Commonsense Guide to Understanding and Nurturing Your Baby, cent quatre-vingt-douze pages, publié chez Little, Brown le 7 août 2001. Leur site présente sept « outils d’attachement », tous commençant par la lettre B : birth bonding, le contact peau à peau dès la naissance ; breastfeeding, l’allaitement ; babywearing, le portage ; bedding close to baby, le sommeil à proximité ; belief in the language value of baby’s cry, le pleur tenu pour un langage et non pour une manipulation ; beware of baby trainers, la méfiance envers les méthodes réglées sur l’horloge ; balance, l’attention portée aux besoins des parents eux-mêmes. Les auteurs les qualifient d’outils et non de règles, modifiables selon la famille.
La tranche d’âge visée est étroite et il faut la dire, parce que la plupart des reprises l’oublient. Les deux ouvrages fondateurs traitent du nourrisson et du tout-petit, à peu près de la naissance à deux ans. Le cadre, la sanction, l’autorité au fil de la scolarité : ces questions ne sont pas traitées dans le livre de 2001, et c’est ce silence qui nourrit la principale objection adressée au courant quand l’enfant grandit. Les tenants de l’autorité et les lecteurs de Baumrind reprochent au maternage proximal de décrire admirablement les six premiers mois et de n’avoir rien à dire des six ans suivants.
Ce que la recherche prédit, c’est la sensibilité, pas le portage
Dans le corpus d’Ainsworth, la variable qui prédit la sécurité de l’attachement n’est aucune pratique en particulier. C’est la sensibilité maternelle : percevoir le signal, l’interpréter correctement, y répondre promptement et de façon ajustée. Une mère qui porte son enfant douze heures par jour sans lire ses signaux ne coche rien du tout ; une mère qui donne un biberon en le regardant coche l’essentiel. Le détail du protocole et l’ampleur réelle des effets relèvent de la page consacrée à Bowlby et Ainsworth.
Alan Sroufe, qui a dirigé la cohorte longitudinale du Minnesota, a formulé la chose sans détour dans un entretien avec la psychologue du développement Diana Divecha, publié par le Greater Good Magazine de l’université de Californie à Berkeley le 2 mai 2018 : « L’attachement n’est pas une collection de trucs. Ce sont là de très bonnes choses, mais ce ne sont pas les choses essentielles. Rien ne prouve qu’elles prédisent un attachement sécurisé. » Divecha ouvre son texte sur la même distinction : un attachement sécurisé, qui produit bien les effets qu’on lui prête, n’est pas la même chose que la philosophie appelée attachment parenting.
Niveau de preuve, pour être précis : il ne s’agit pas d’une étude qui aurait réfuté Sears. Il s’agit de l’absence d’un programme de validation. Personne n’a montré que les sept « B » produisent plus de sécurité qu’une parentalité ordinaire, et personne n’a montré l’inverse non plus.
Un des sept « B » a été testé, et il a tenu
L’exception mérite d’être détaillée, parce qu’elle est rarement citée par les critiques du courant comme par ses défenseurs.
En 1990, Elizabeth Anisfeld, Virginia Casper, Molly Nozyce et Nicholas Cunningham publient dans Child Development un essai qui teste directement le portage. Le dispositif est simple. Des mères de milieu défavorisé, à New York, sont réparties au hasard entre un groupe recevant un porte-bébé souple, vingt-trois dyades, et un groupe recevant un transat, vingt-six dyades. À trois mois et demi, les mères du groupe porte-bébé répondent plus souvent aux vocalisations de leur bébé. À treize mois, la situation étrange d’Ainsworth est administrée : significativement plus d’enfants du groupe expérimental sont classés sécurisés. Les auteurs concluent à une relation possiblement causale entre le contact physique précoce et la sécurité ultérieure, chez des mères à bas revenus en milieu urbain.
Quarante-neuf dyades, une seule ville, une population particulière, trente-six ans d’ancienneté. C’est peu, et l’essai n’a pas été reproduit à grande échelle. C’est aussi, à ce jour, la meilleure donnée expérimentale dont dispose un courant qui en revendique beaucoup.
L’allaitement, deuxième « B », a fait l’objet d’une revue systématique. Katja Linde, Franziska Lehnig, Michaela Nagl et Anette Kersting ont retenu onze études dans Midwifery en 2020. Leur conclusion est mesurée : les résultats fournissent « quelques éléments » suggérant que l’allaitement pourrait contribuer à la sécurité de l’attachement, mais des études prospectives supplémentaires sont nécessaires pour trancher. Sur sept travaux examinant le lien avec l’attachement de l’enfant, quatre trouvent une association avec la durée d’allaitement après ajustement. Ni la démonstration que Sears avance, ni la réfutation que ses contradicteurs annoncent parfois.
Sur le lit, l’écart avec les autorités sanitaires est frontal
Le quatrième « B » est celui qui sort du domaine de la doctrine pour entrer dans celui de la santé publique. Bedding close to baby recouvre chez Sears le partage de la surface de sommeil autant que le partage de la chambre.
L’American Academy of Pediatrics a publié en 2022 une mise à jour de ses recommandations sur le sommeil du nourrisson, « Sleep-Related Infant Deaths: Updated 2022 Recommendations for Reducing Infant Deaths in the Sleep Environment », dans Pediatrics. Elle y recommande le partage de la chambre sans partage du lit, et signale que le canapé et le fauteuil multiplient le risque par des facteurs considérables. Quatorze rubriques avaient été substantiellement révisées depuis la version de 2016.
La position française, l’argument des tenants du breastsleeping et l’état des données sur la mort inattendue du nourrisson sont traités par la page consacrée au cododo. Le refus de l’extinction et des méthodes d’entraînement au sommeil, qui découle du sixième « B », relève de celle sur le laisser-pleurer.
Neufeld emmène l’attachement là où Bowlby ne l’avait pas conduit
Gordon Neufeld, psychologue clinicien à Vancouver, publie en 2004 avec le médecin Gabor Maté Hold On to Your Kids: Why Parents Need to Matter More Than Peers. L’ouvrage est traduit dès l’année suivante : Retrouver son rôle de parent, Éditions de l’Homme, 6 décembre 2005, quatre cent seize pages, traduction de Louise et Marie-Josée Chrétien.
Sa thèse tient en un mot : l’orientation vers les pairs. La scolarisation par classes d’âge, la réduction du temps parental et les écrans auraient substitué les camarades aux adultes comme figures d’attachement principales. L’adolescent chercherait alors auprès d’autres immatures les repères, les valeurs et l’identité qu’il devrait trouver auprès d’adultes responsables de lui. Bowlby avait décrit une hiérarchie des figures d’attachement chez le jeune enfant ; Neufeld en fait un programme normatif étendu jusqu’à dix-huit ans, et l’enjeu n’est plus d’observer une hiérarchie mais de la restaurer.
La conséquence pratique surprend qui range le courant du côté « bienveillant ». Il ne s’agit pas de laisser l’adolescent s’autonomiser. Il s’agit de reprendre la place. Le chapitre six s’intitule « Counterwill: Why Children Become Disobedient » et pose la résistance de l’enfant comme un instinct qui se déclenche quand la relation d’attachement s’affaiblit, non comme un problème de comportement. Le chapitre seize, « Discipline That Does Not Divide », énonce des principes de discipline dont le premier est d’employer la connexion plutôt que la séparation pour ramener un enfant à la raison : la mise à l’écart, dans ce cadre, rompt le lien au moment précis où il devrait servir. Le portrait de l’adolescence selon les différents courants, téléphone et pairs compris, est repris par la page sur les 11-15 ans.
Niveau de preuve : doctrine d’auteur. Aucun essai contrôlé, aucune méta-analyse, aucun programme de validation empirique de l’orientation vers les pairs n’a été repéré. Le concept est théorique et clinique.
C’est aussi le point où le désaccord avec un autre courant est le plus net. Les programmes d’entraînement aux habiletés parentales, qui constituent le corpus recommandé par la Haute Autorité de santé avant tout traitement médicamenteux dans le TDAH, reposent précisément sur ce que Neufeld écarte : conséquences posées à l’avance, retrait de privilège, renforcement du comportement souhaité. Neufeld les tient pour adverses parce qu’ils substituent une transaction à une relation. Ils disposent, eux, de centaines d’essais randomisés. Les deux camps ne parlent pas de la même chose : l’un mesure des comportements à trois mois, l’autre revendique une qualité de lien qu’aucun protocole ne mesure.
En français, les deux corpus n’ont pas eu le même sort
Voilà l’asymétrie que les articles français sur le maternage proximal ne mentionnent jamais, et elle explique beaucoup de la confusion ambiante.
Neufeld est lisible en français depuis 2005, et l’Institut Neufeld dispose d’un campus francophone dirigé par Mathieu Lyon, avec des ateliers d’une heure et demie à 75 dollars et des cours intensifs de quarante-cinq heures à 750 dollars. Sears, non. Ni The Baby Book ni The Attachment Parenting Book n’ont d’édition française. Ce qui existe est périphérique et vient d’un seul endroit : Être parent le jour et la nuit aussi, publié par la Ligue internationale La Leche en 1992, et Que faire quand bébé pleure ? Vivre avec un bébé aux besoins intenses, chez le même éditeur le 28 avril 2005. Un album pour les aînés a paru chez Chantecler. Les deux ouvrages qui fondent le courant, eux, ne circulent qu’en anglais, comme plusieurs autres corpus du champ.
Le courant est pourtant bien arrivé en France. Il y est arrivé comme une pratique portée par un réseau, pas comme une doctrine portée par des livres. La Leche League France existe depuis 1979 et comptait 281 animatrices fin 2024, réparties sur plus de cent trente antennes, auxquelles s’ajoutaient soixante animatrices en formation ; l’association se présente sous la bannière « allaitement et maternage ». Les monitrices de portage et les consultantes en lactation ont fait le reste. Un parent français peut donc pratiquer les sept « B » sans avoir jamais lu une ligne de Sears, et sans savoir que le mot « attachement » qu’il emploie ne renvoie pas au même objet selon qu’on parle à une animatrice ou à un chercheur.
Sears W., Creative Parenting: How to Use the Attachment Parenting Concept to Raise Children Successfully from Birth Through Adolescence, Dodd, Mead, 1987, 512 p., ISBN 0-396-09035-4 — édition de 1983 sous le sous-titre How to Use the New Continuum Concept, ISBN 0-396-08264-5.
Sears W. et Sears M., The Attachment Parenting Book: A Commonsense Guide to Understanding and Nurturing Your Baby, Little, Brown, 7 août 2001, 192 p., ISBN 978-0-316-77809-1.
Liedloff J., The Continuum Concept, 1975.
Anisfeld E., Casper V., Nozyce M. et Cunningham N., « Does infant carrying promote attachment ? An experimental study of the effects of increased physical contact on the development of attachment », Child Development, 61(5), 1990, p. 1617-1627, DOI 10.1111/j.1467-8624.1990.tb02888.x.
Linde K., Lehnig F., Nagl M. et Kersting A., « The association between breastfeeding and attachment : a systematic review », Midwifery, 81, 2020, 102592, DOI 10.1016/j.midw.2019.102592.
Divecha D., « Why Attachment Parenting Is Not the Same as Secure Attachment », Greater Good Magazine, Greater Good Science Center, université de Californie à Berkeley, 2 mai 2018.
Moon R. Y. et al., « Sleep-Related Infant Deaths : Updated 2022 Recommendations for Reducing Infant Deaths in the Sleep Environment », Pediatrics, 150(1), 2022, e2022057990.
Hays S., « The Fallacious Assumptions and Unrealistic Prescriptions of Attachment Theory : A Comment on “Parents' Socioemotional Investment in Children” », Journal of Marriage and the Family, 60(3), 1998, p. 782-790.
Neufeld G. et Maté G., Hold On to Your Kids: Why Parents Need to Matter More Than Peers, 2004 ; trad. fr. Louise Chrétien et Marie-Josée Chrétien, Retrouver son rôle de parent, Éditions de l'Homme, 6 décembre 2005, 416 p., ISBN 978-2-7619-1952-4.
Badinter É., Le Conflit : la femme et la mère, Flammarion, 12 février 2010.