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Les Voies éducatives Courants & preuves

« Enfant roi », « enfant tyran », « éducation traditionnelle » : d'où viennent les mots de la contestation

Freud écrit « His Majesty the Baby » en 1914 pour décrire les parents. Marcelli parle d'enfants tyrans à l'Académie de médecine le 4 juin 2002, trois mois avant le livre de Didier Pleux. « Éducation traditionnelle » désigne en français l'Afrique précoloniale et l'école d'avant 1921. Aucun des trois mots n'a été forgé pour le débat où on les emploie.

  • Publié le 5 septembre 2026
  • 12 min de lecture
  • 5 sections
  • Les mots de l’éducation

« Enfant roi symptômes » est une requête. Des gens la tapent, et les pages qui leur répondent alignent des signes comme on décrirait une maladie : intolérance à la frustration, refus de la règle, colères disproportionnées, violence envers les proches. Le mot « syndrome » circule dans les titres.

Aucune nosographie ne porte cette entrée. Ce que la CIM-11 décrit sous le code 6C90, c’est le trouble oppositionnel avec provocation, qui suppose six mois de comportements, une intensité supérieure à ce qu’on observe au même âge de développement, et une altération du fonctionnement personnel, familial ou scolaire. C’est un diagnostic. L’enfant roi n’en est pas un.

L’écart mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il est la clé du vocabulaire employé en France pour contester l’éducation positive. Ce vocabulaire est emprunté, entièrement. Aucun des trois mots qui le composent n’a été forgé pour ce débat, et deux d’entre eux l’ont été par des auteurs qui contestent l’usage qu’on en fait aujourd’hui.

« Enfant roi » vient de Freud, et il désigne les parents

L’expression a une source, précisément datée, et elle ne parle pas de l’enfant.

En 1914, dans Zur Einführung des Narzißmus, Freud décrit ce que les parents projettent sur un nouveau-né. Il en fait le lieu où se réfugie leur propre narcissisme, celui auquel ils ont dû renoncer en grandissant. Le passage se termine par trois mots anglais posés au milieu de l’allemand.

« Krankheit, Tod, Verzicht auf Genuß, Einschränkung des eigenen Willens sollen für das Kind nicht gelten, die Gesetze der Natur wie der Gesellschaft vor ihm haltmachen, es soll wirklich wieder Mittelpunkt und Kern der Schöpfung sein. His Majesty the Baby, wie man sich einst selbst dünkte. »

La maladie, la mort, le renoncement à la jouissance, la limitation de la volonté propre ne doivent pas valoir pour l'enfant ; les lois de la nature comme celles de la société doivent s'arrêter devant lui ; il doit redevenir vraiment le centre et le noyau de la création. Sa Majesté le Bébé, comme on se croyait soi-même autrefois.

Sigmund Freud, Zur Einführung des Narzißmus, 1914.

La dernière proposition porte tout le sens. Le sujet de la phrase, ce n’est pas l’enfant qui règne : c’est l’adulte qui s’est cru roi et qui replace sa couronne sur une tête plus petite. Freud décrit une opération parentale.

En français, l’expression a d’abord voulu dire autre chose. Un enfant-roi, c’était un souverain de bas âge, et l’usage se lit encore chez Monmerqué en 1844 ou chez Maurois en 1937. Le sens éducatif est bien plus récent : les attestations que retient le Wiktionnaire pour l’enfant excessivement gâté commencent au début des années 1990. L’entrée « enfant » du Larousse liste quatorze locutions, de l’enfant de chœur à l’enfant terrible ; l’enfant-roi n’y figure toujours pas.

Ce qui a fixé le terme dans le débat français porte une date : le 21 septembre 2002, quand Didier Pleux publie De l’enfant roi à l’enfant tyran chez Odile Jacob. Pleux est docteur en psychologie du développement, clinicien d’orientation cognitivo-comportementale, et il dirige l’Institut français de thérapie cognitive. Le livre a connu trois nouvelles éditions, en 2006, 2020 et 2023. C’est le seul ouvrage français dont le titre porte « enfant tyran ».

Quatre ans plus tard, une psychanalyste répond par un titre construit contre lui. Simone Korff-Sausse, maître de conférences à Paris-VII et membre de la Société psychanalytique de Paris, publie Plaidoyer pour l’enfant-roi chez Hachette Littératures en 2006. Elle y reprend, sans détour, l’argument de 1914 : « s’il y a des enfants rois, c’est qu’il y a des adultes qui les mettent à une place de roi, et acceptent d’être leur serviteur ». Son article de 2007 dans Le Journal des psychologues formule l’objection en une phrase : le tableau clinique ainsi nommé « stigmatise l’enfant et le responsabilise du désordre qu’il porte ».

Deux doctrines d’auteur, aucune donnée, aucun groupe témoin, sur l’un comme sur l’autre versant. Le désaccord porte sur qui l’expression désigne, et il n’a jamais été tranché autrement que par le succès de l’un des deux livres.

« Enfant tyran » a une adresse savante, et une population de quelques pour cent

Le second mot est arrivé dans le débat public trois mois avant le livre de Pleux, et par une porte que personne ne cite.

Le 4 juin 2002, Daniel Marcelli, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au centre hospitalier Henri-Laborit de Poitiers, lit devant l’Académie nationale de médecine une communication intitulée « Enfants tyrans et violents ». Elle paraît au Bulletin la même année.

Ce qu’elle décrit n’est pas une génération. C’est une population. Trois à 4 % des parents sont régulièrement victimes de violences de la part de leur enfant, et la fourchette des enquêtes disponibles s’étale de 0,5 à 13,7 % selon le mode de recrutement, ce qui dit assez la fragilité de la mesure. Le seul chiffre français cité provient de Laurent, Boucharlat et Anchisi, publié dans Archives de Pédiatrie en 1997 : 3,4 %. L’agresseur est un garçon dans 75 à 80 % des cas, il a entre 9 et 17 ans, avec un pic vers 13 ou 14. La violence physique est presque toujours précédée d’une escalade verbale longue, et les familles consultent tard : dans 80 % des cas, les troubles remontent à plus de six mois.

Une phrase de cette communication vaut tout le reste, et elle contredit l’usage qu’on fera du mot pendant vingt ans : « Les jeunes tyrans familiaux présentent assez rarement des troubles psychiatriques bien définis. »

Le titre anglais que Marcelli donne lui-même à sa communication mérite un détour : Child and adolescent violence, battered parents. Le mot « tyran » disparaît. La littérature internationale ne l’a d’ailleurs jamais employé. Elle parle de parents battus depuis l’article fondateur de Harbin et Madden dans l’American Journal of Psychiatry en 1979, et aujourd’hui de child-to-parent violence, d’adolescent violence in the home, de parent abuse. Toutes ces formules nomment la victime ou la relation. Le français est la seule langue de ce corpus qui nomme l’enfant, et qui le nomme par une figure politique.

Le précédent français, du reste, existait déjà, et il était pire : Duché a publié en 1984 dans Synapse un article sur « l’enfant bourreau domestique ». Marcelli le cite en tête de sa bibliographie.

« Enfant tyran » ne figure dans aucune classification. La pédopsychiatre Nathalie Franc, qui anime au CHU de Montpellier depuis 2018 un groupe de parole pour les parents concernés, le dit dans un entretien du 25 août 2023 : ce n'est pas un diagnostic médical, mais une description de comportements, sans marqueur biologique, et l'étiquette produit de la stigmatisation. Une centaine de familles étaient passées par ce dispositif à cette date.

L’écart entre les deux emplois de 2002 est donc considérable. Chez Marcelli, « tyran » qualifie quelques pour cent d’adolescents, majoritairement des garçons, dans des familles où l’on retrouve chômage, alcoolisation, antécédents dépressifs et violences conjugales. Chez Pleux, le même mot qualifie un climat éducatif qui concerne tout le monde. Un mot de clinique appliqué à une époque.

« Éducation traditionnelle » appartient à deux autres disciplines

Le troisième terme n’a pas été détourné : il a été trouvé occupé.

En français, il renvoie d’abord à l’éducation des sociétés africaines précoloniales. C’est le corpus d’Abdou Moumouni Dioffo, premier agrégé de sciences physiques d’Afrique francophone, dont L’Éducation en Afrique paraît en 1964 et consacre un chapitre entier aux réflexions sur l’éducation traditionnelle, réédité en accès libre en 2019. C’est aussi un sujet de dissertation scolaire dans plusieurs pays, ce qui multiplie les pages disponibles. Quiconque cherche l’expression en français atterrit là, massivement.

Il renvoie ensuite à une catégorie d’histoire de l’école, et celle-ci a une date de naissance. Elle est apparue par contraste, le jour où d’autres pédagogues ont eu besoin d’un nom pour ce qu’ils quittaient. La Ligue internationale pour l’éducation nouvelle est fondée au congrès de Calais le 6 août 1921, autour de sept principes de ralliement qui portent tous sur la classe : la discipline organisée par les enfants eux-mêmes, la compétition égoïste remplacée par la coopération, la coéducation des sexes. Dewey reprendra le couple dans Experience and Education en 1938, dont le premier chapitre oppose frontalement éducation traditionnelle et éducation progressive, pour conclure que ni l’une ni l’autre ne tient. Montessori, Decroly, Ferrière et Piaget comptent parmi les participants de Calais ; ce sont les pédagogies alternatives qui ont produit l’étiquette de leur contraire.

Aucun de ces deux corpus ne parle d’un père qui prive son fils de console. L’expression est indisponible, et il n’existe pas d’autre étiquette française pour l’éducation autoritaire à la maison : c’est l’un des résultats les plus nets du dossier consacré au courant de l’autorité. Ce qui circule à la place appartient à la langue ordinaire, « à l’ancienne », « poser des limites », et ne désigne aucune doctrine.

Un courant qui se nomme par le défaut de l’adversaire

L’absence de nom n’est pas un accident de vocabulaire. Elle découle d’une particularité structurelle : ce courant n’a ni fondateur, ni ouvrage fondateur, ni institut, ni certification. Ses porte-parole publiés écrivent presque toujours contre quelque chose, et leurs titres le montrent mieux que n’importe quelle analyse.

Chez Pleux, la cible s’est déplacée par étapes : Génération Dolto en 2008, Françoise Dolto, la déraison pure en 2013, puis L’éducation bienveillante, ça suffit ! le 1er mars 2023. La psychanalyse d’abord, le mot du champ positif qui n’a ni auteur ni statut officiel ensuite. La formule initiale, elle, a fini par voyager hors de l’enfance : De l’adulte roi à l’adulte tyran paraît en 2012, Les adultes tyrans en 2014.

Marcelli, de son côté, a publié L’enfant, chef de la famille : l’autorité de l’infantile chez Albin Michel en 2003, puis Il est permis d’obéir. L’obéissance n’est pas la soumission en 2009. Deux titres qui disent également la même chose à l’envers : ce n’est pas l’autorité qu’ils définissent, c’est son manque supposé.

D’où une conséquence que personne n’a intérêt à relever. Un vocabulaire fait de trois désignations négatives décrit ce qui ne va pas chez l’enfant, jamais ce que fait l’adulte. Il ne fournit ni protocole, ni tranche d’âge, ni critère d’arrêt. Sur ce point, le camp d’en face dispose d’un avantage matériel : un mot déposé, un texte du Conseil de l’Europe, des catalogues de formation. Le dernier emprunt en date suit la même mécanique, puisqu’il vient d’un laboratoire universitaire belge et d’un instrument de mesure ; le burn-out parental a fourni au courant de l’autorité son argument le plus repris sans avoir jamais été construit pour lui.

Ce que répondent ceux qui soignent

L’objection la plus documentée ne vient pas des tenants de l’éducation positive. Elle vient de cliniciens, et elle porte sur le mot lui-même.

Korff-Sausse en 2006 et Franc en 2023 disent la même chose à dix-sept ans d’intervalle et depuis deux disciplines qui ne s’accordent sur presque rien : la désignation impute à l’enfant un désordre dont il n’est pas l’auteur, et elle produit de la stigmatisation. Un troisième argument vient de la mesure : quand les enquêtes donnent 0,5 % ici et 13,7 % là, c’est que la définition varie d’une étude à l’autre, et un mot dont l’extension flotte à ce point n’a aucune valeur descriptive.

Les tenants de la contestation répondent que l’objection est une manœuvre de langage, et qu’il faut bien nommer ce que vivent des parents qui ne peuvent plus décider de l’heure du repas. Sur le fond éducatif, le désaccord réel entre les deux camps ne porte pas sur le vocabulaire mais sur un geste unique, la mise à l’écart de l’enfant, et il se traite protocole contre protocole. La querelle plus large, ce qu’on reproche exactement à l’éducation positive et depuis quand, a sa propre histoire.

Reste un détail que la communication de 2002 contient et que personne ne cite. Marcelli y consacre plusieurs paragraphes à la petite enfance, entre 2 ans et demi et 4 ans, cette période où l’enfant lève la main sur l’adulte qui vient d’interdire. Il y voit la vraie prévention, et il décrit l’attitude à tenir face aux colères : « une attitude cohérente, ferme tout en restant bienveillante, et surtout identique entre les deux parents ». L’adjectif qu’un livre de 2023 met dans son titre pour l’attaquer figure déjà, en 2002, sous la plume de l’homme qui a introduit le mot « tyran » à l’Académie de médecine.

Freud S., Zur Einführung des Narzißmus, Jahrbuch der Psychoanalyse, VI, 1914 ; trad. fr. Pour introduire le narcissisme.

Marcelli D., « Enfants tyrans et violents », Bulletin de l'Académie nationale de médecine, 2002, 186, no 6, p. 991-999, séance du 4 juin 2002.

Laurent A., Boucharlat J., Anchisi A.-M., « À propos des adolescents qui agressent physiquement leurs parents », Archives de Pédiatrie, 1997, 4, p. 468-472.

Harbin H. T., Madden D. J., « Battered parents : a new syndrome », American Journal of Psychiatry, 1979, 136, p. 1288-1291.

Duché D.-J., « L'enfant bourreau domestique », Synapse, 1984, 6, p. 39-47.

Pleux D., De l'enfant roi à l'enfant tyran, Paris, Odile Jacob, 21 septembre 2002 ; nouvelles éditions 2006, 2020 et 2023.

Korff-Sausse S., Plaidoyer pour l'enfant-roi, Paris, Hachette Littératures, 2006.

Korff-Sausse S., « L'enfant roi, l'enfant dans l'adulte et l'infantile », Le Journal des psychologues, 2007/6, no 249, p. 62-66.

Marcelli D., L'enfant, chef de la famille : l'autorité de l'infantile, Paris, Albin Michel, 2003 ; Il est permis d'obéir. L'obéissance n'est pas la soumission, Paris, Albin Michel, 2009.

Moumouni Dioffo A., L'Éducation en Afrique, 1964 ; nouvelle édition sous la direction de Frédéric Caille, Éditions science et bien commun, 2019.

Ligue internationale pour l'éducation nouvelle, principes de ralliement adoptés au congrès de Calais, 6 août 1921.

Dewey J., Experience and Education, New York, Kappa Delta Pi, 1938.

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