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Chaque position rattachée à son auteur, son ouvrage et son année.

Les Voies éducatives Courants & preuves

Écrans : le vrai clivage français n’oppose pas les pour et les contre, mais Desmurget à Cordier et Erhel

Michel Desmurget tient l’effet des écrans pour massif et démontré. Grégoire Borst, Séverine Erhel et Franck Ramus le tiennent pour faible et corrélationnel. Aucun des deux camps ne défend les écrans : la dispute porte sur ce qu’une corrélation autorise à conclure.

  • Publié le 17 septembre 2026
  • 15 min de lecture
  • 6 sections
  • Les désaccords

Le 4 janvier 2024, la Fondation pour la recherche médicale met deux avis côte à côte sous une même question : l’exposition aux écrans abîme-t-elle le neurodéveloppement des enfants ? Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement à l’Université Paris Cité, répond non. Séverine Erhel, alors maîtresse de conférences en psychologie cognitive à Rennes 2, répond « non, mais ». Trois mois et douze jours plus tard, Michel Desmurget, directeur de recherche à l’Inserm, déclare dans un entretien au centre de prospective du Grand Lyon que « se cacher derrière le manque d’études pour maintenir le doute et figer toute décision protectrice est indécent ».

Trois chercheurs français, trois laboratoires publics, la même année. La presse restitue l’écart comme un affrontement entre ceux qui alertent et ceux qui rassurent, et c’est cette lecture qui rend le dossier illisible. Aucun des trois ne dit que les écrans sont bons pour un enfant.

Personne, dans ce débat, ne défend les écrans

La position que Borst défend est une position sur des grandeurs. Il écrit que « les études disponibles à ce jour suggèrent que si les écrans ont des effets négatifs, ils restent faibles dans la très grande majorité des cas », et il en tire une conclusion de santé publique, pas une conclusion sur la valeur des écrans. Dans le même texte, il tient pour « bien établi » que la lumière artificielle intense émise par les écrans interfère avec le sommeil, et que les écrans doivent donc être coupés une à deux heures avant le coucher.

Erhel, dans la colonne d’à côté, refuse tout autant l’idée d’un consensus scientifique et écrit que les études « ne montrent en majorité que des associations toujours très faibles ». Elle termine sur le sommeil, « dont l’effet négatif du numérique est aujourd’hui difficilement discutable ».

Le cas le plus net est celui de Franck Ramus. Avec Ava Guez, il signe en 2019 dans la Revue suisse de pédagogie spécialisée un article en accès libre intitulé « Les écrans ont-ils un effet causal sur le développement cognitif des enfants ? ». Leur conclusion tient en deux phrases : « cette étude suggère qu’il existe bel et bien un effet délétère du temps passé devant les écrans sur le développement cognitif de l’enfant. Néanmoins, cet effet est très faible, sans doute trop faible pour justifier des recommandations alarmantes de santé publique. »

Ce qui circule : il y aurait d’un côté les chercheurs qui alertent sur les écrans, de l’autre ceux qui les défendent, éventuellement au profit de l’industrie numérique.

Ce qu’on lit dans les textes : les seconds concluent eux aussi à un effet négatif. Guez et Ramus l’écrivent, Erhel tient l’effet sur le sommeil pour difficilement discutable, Borst le tient pour établi. Le désaccord porte sur l’amplitude de cet effet et sur ce que les données permettent d’en inférer, pas sur son signe.

Desmurget répond par l’accumulation, pas par les tailles d’effet

La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants paraît au Seuil le 29 août 2019 et reçoit le prix spécial Femina de l’essai. L’éditeur le présente comme la « première synthèse des études scientifiques internationales sur les effets réels des écrans » et cite l’auteur : « Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle. »

L’argument de méthode est explicite dans l’entretien de 2024. Interrogé sur la question de savoir si l’on en sait assez, Desmurget répond par l’accumulation : « Depuis 50 ans, des milliers d’études ont été accumulées, d’abord sur la télévision, puis sur les jeux vidéo, les outils mobiles, les réseaux sociaux. » Puis : « On sait (je pèse le mot) que les écrans récréatifs ont un impact négatif sur la réussite scolaire, le langage, l’attention, l’obésité, la santé mentale. » Il ne discute pas les tailles d’effet une par une. Il oppose à ses contradicteurs la convergence d’un corpus entier, et il désigne la production du doute comme une technique industrielle, sans nommer de chercheur.

Sur le mécanisme, il tient deux voies simultanément : des effets directs, « liés à un mécanisme de surstimulation sensorielle », et « une large gamme d’influences indirectes liées au remplacement d’activités fondamentales : sommeil, lecture, activité physique, effondrement des interactions intrafamiliales ». Cette seconde formule se retrouve, presque mot pour mot, sous la plume de ses contradicteurs.

En face, on recalcule

Le point de départ est un chiffre qui a fait le tour de la presse en 2018. L’étude de Walsh et collaborateurs, parue dans The Lancet Child & Adolescent Health, rapporte que les enfants exposés plus de deux heures par jour ont en moyenne 4,25 points de quotient intellectuel de moins que les autres, à revenus du foyer et éducation des parents comparables. C’est une corrélation transversale, mesurée une seule fois.

Guez et Ramus lui opposent l’étude de Madigan et collaborateurs parue dans JAMA Pediatrics en 2019, qui suit 2 441 enfants canadiens et mesure l’exposition et le développement à 2, 3 et 5 ans, puis les analyse par un modèle à décalage croisé avec effets aléatoires. Le procédé sépare ce qui, dans la corrélation, tient à des différences stables entre enfants et ce qui tient à une variation du temps d’écran chez un même enfant. Résultat : la part stable corrèle à −0,18, ce qui signale des facteurs tiers, et l’effet directionnel qui subsiste vaut −0,08 entre 2 et 3 ans, −0,06 entre 3 et 5 ans.

Converti en points de QI, cela donne 0,7 point perdu à 3 ans pour une heure d’écran quotidienne supplémentaire à 2 ans, et 0,5 point à 5 ans pour une heure de plus à 3 ans. La conversion inverse est plus parlante encore : pour creuser l’écart de 4,25 points mesuré par Walsh, il faudrait ajouter 6,1 heures d’écran par jour entre 2 et 3 ans. Six heures. Par jour.

Le même raisonnement a été mené sur l’adolescence à une tout autre échelle. Amy Orben et Andrew Przybylski publient en 2019 dans Nature Human Behaviour une analyse par courbe de spécification portant sur trois grandes enquêtes britanniques et américaines, 355 358 participants au total. L’association entre usage du numérique et bien-être adolescent y est négative, et elle explique au maximum 0,4 % de la variance.

0,86

Le rapport entre l’association « manger des pommes de terre » et l’association « usage du numérique » avec le bien-être adolescent, dans l’enquête américaine YRBS analysée par Orben et Przybylski. Porter des lunettes est associé plus négativement au bien-être que l’usage du numérique (1,45 fois) dans la cohorte britannique du millénaire ; être victime de harcèlement l’est 4,33 fois plus.

Côté français, la pièce la plus lourde est arrivée depuis. L’équipe de la cohorte Elfe a publié dans le Journal of Child Psychology and Psychiatry une analyse portant sur près de 14 000 enfants suivis de 2 à 5 ans et demi, signée notamment par Franck Ramus et Jonathan Bernard. Elle retrouve une corrélation négative et dose-dépendante entre temps d’écran et performances cognitives globales dès la tranche de trente à soixante minutes d’exposition quotidienne. Elle retrouve aussi un effet propre de la télévision allumée pendant les repas, à 2 ans, sur le développement du langage. Mais les associations longitudinales ne sont pas significatives : dans ces données, le temps d’écran à un âge donné ne prédit pas le neurodéveloppement à un âge ultérieur.

Le désaccord porte sur ce qu’une corrélation autorise

Trois mécanismes peuvent produire la même corrélation, et Guez et Ramus les posent d’entrée : le temps d’écran dégrade les capacités cognitives ; les enfants aux capacités plus faibles sont davantage attirés par les écrans ; un facteur non mesuré agit sur les deux. L’environnement familial, le niveau de diplôme des parents et le revenu du foyer sont ce facteur non mesuré le plus évident, et les études françaises comme les études canadiennes montrent que son poids est considérable en petite enfance.

S’ajoute un problème de variable. Erhel le formule sans détour : la plupart des travaux s’appuient sur un « temps total d’écran » qui « ne reflète aucune réalité tangible ». Une heure de jeu vidéo et une heure de lecture sur liseuse comptent pour la même heure.

Reste l’obstacle qu’aucun financement ne lève : on ne tire pas au sort des nourrissons pour en exposer la moitié à quatre heures d’écran par jour pendant trois ans. Le champ est privé d’essai randomisé pour des raisons éthiques, ce qui interdit de trancher la causalité par l’expérience et oblige à la reconstituer par des méthodes statistiques dont chacune a ses postulats. Ce point vaut bien au-delà des écrans : voir comment se lit une étude en éducation.

QuiPrise de position datéeCe qu’il tientCe qu’il concède
Michel DesmurgetLa Fabrique du crétin digital, Seuil, 29 août 2019 ; entretien du 16 avril 2024l’effet est démontré par la convergence de milliers d’études depuis cinquante ans, direct et indirect« on est loin de tout savoir » sur la santé mentale
Grégoire BorstFondation pour la recherche médicale, 4 janvier 2024les effets négatifs existent mais restent faibles ; ce n’est pas un problème de santé publiquel’interférence de la lumière des écrans avec le sommeil est établie
Séverine ErhelFondation pour la recherche médicale, 4 janvier 2024 ; Les enfants et les écrans, Retz, 15 juin 2023aucun consensus, associations très faibles, le « temps total d’écran » ne mesure rienl’effet négatif sur le sommeil est difficilement discutable
Ava Guez et Franck RamusRevue suisse de pédagogie spécialisée, 9(4), 2019l’effet causal existe, il vaut 0,7 point de QI par heure quotidienne à 2 ansl’effet est réel, simplement trop faible pour fonder des recommandations alarmantes
Amy Orben et Andrew PrzybylskiNature Human Behaviour, 2019l’association explique au plus 0,4 % de la variance du bien-être adolescentl’association est bien négative et statistiquement significative

L’ouvrage collectif Les enfants et les écrans, coordonné par Anne Cordier et Séverine Erhel et paru chez Retz le 15 juin 2023, tient dans ce paysage le rôle d’un contre-inventaire. Il rassemble dix questions traitées par dix-sept chercheurs en psychologie, sciences de l’information, psychiatrie, sociologie et neurosciences, dans une collection où Franck Amadieu et André Tricot avaient publié dès 2014 Apprendre avec le numérique, sur la question voisine des bénéfices pédagogiques. La présentation de l’éditeur annonce le programme : pointer « les incantations, les clichés, les discours alarmistes (créant des “paniques morales”) » pour « engager un débat rationnel ». Le livre ne conteste pas l’existence d’effets. Il conteste la façon dont ils sont établis et racontés.

La commission de 2024 a donné la méthode aux seconds

Le rapport Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, remis au président de la République le 30 avril 2024, s’ouvre sur une composition qui règle une partie du débat par avance. Ses dix membres sont nommés page 13. Grégoire Borst y figure, et Jonathan Bernard aussi, l’épidémiologiste Inserm qui cosigne l’analyse de la cohorte Elfe.

Page 34, avant toute recommandation, la commission consacre trois points aux « limitations globales de la littérature scientifique » du champ. Elle y écrit qu’il n’est possible ni pour des raisons éthiques ni pour des raisons pratiques de mener des études randomisées en double aveugle ; que les facteurs sociaux liés à la famille sont souvent mal pris en compte ; que les mesures de développement sont parfois rapportées par les parents plutôt qu’administrées par des psychologues ; qu’il existe plus d’études transversales que longitudinales. Elle conclut que « les effets qu’ils soient négatifs ou positifs sont faibles » et que « la plupart des études permet de conclure à une association, mais ne peut démontrer une relation de causalité ».

C’est, mot pour mot, l’argumentaire de Borst, d’Erhel et de Ramus, publié sous en-tête de la présidence de la République.

« La Commission se garde, en l’état actuel des connaissances, d’émettre des recommandations en termes de temps d’écran, car le temps d’écran est une variable très imparfaite pour réguler les activités numériques dont les effets s’avèrent souvent “usage-dépendant”. De plus, toujours en l’état actuel des connaissances, tout seuil serait nécessairement arbitraire et non fondé sur des preuves probantes. »

Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, rapport de la commission d’experts, avril 2024, page 95.

La commission n’en tire pourtant pas la conclusion permissive qu’on pourrait attendre. Elle recommande de renforcer la non-exposition avant 3 ans, de déconseiller l’usage jusqu’à 6 ans et d’appeler à une exposition « modérée et contrôlée » ensuite. Elle s’appuie pour cela sur trois choses qui ne sont pas des statistiques : les « signaux faibles » remontés par des pédiatres, orthophonistes et médecins de PMI lors des auditions ; le principe de précaution, qu’elle invoque explicitement ; et un argument d’échelle, selon lequel un effet cliniquement faible peut être « conséquent à l’échelle d’une population », une baisse de un à deux points de QI faisant basculer de catégorie les individus situés aux extrémités de la distribution.

Autrement dit : la méthode aux seconds, la prudence aux premiers. Le détail des bornes d’âge qui en sortent est traité dans le comparatif des référentiels par âge, et leur incompatibilité mutuelle dans les sept référentiels dont les seuils ne se recouvrent pas.

Le nom de Michel Desmurget n’apparaît pas une seule fois dans les cent quarante-deux pages du rapport, ni dans le corps du texte, ni dans l’appareil de notes. L’auteur français le plus lu sur les écrans et les enfants n’est pas une source de la commission chargée d’en évaluer l’impact. Cela ne dit rien de la justesse de ses thèses. Cela dit que la commission est allée aux articles.

Les deux camps décrivent le même mécanisme

Interrogé sur les voies par lesquelles les écrans agissent, Desmurget cite « le remplacement d’activités fondamentales : sommeil, lecture, activité physique, effondrement des interactions intrafamiliales ». Pour expliquer l’effet qu’ils viennent de chiffrer, Guez et Ramus écrivent qu’un enfant qui passe trois heures par jour seul devant un écran est un enfant qui n’interagit pas pendant trois heures, et que les interactions verbales sont décisives pour le développement du langage.

C’est la même explication. Elle porte chez les uns le nom de remplacement, chez les autres celui de substitution.

Ce qui les sépare tient à ce qui s’ajoute. Desmurget maintient en plus un effet direct de surstimulation sensorielle. Guez et Ramus tiennent la substitution pour suffisante, et l’écrivent sans ménagement : « Nul besoin d’invoquer un effet maléfique des écrans pour comprendre cela. » Ils poussent l’argument jusqu’à sa conséquence gênante, en notant que plusieurs heures quotidiennes passées seul à empiler des cubes ou à regarder les trains passer produiraient sans doute le même manque à gagner.

La conséquence pratique de cette divergence n’est pas symétrique, et c’est peut-être ce qui explique la vivacité du débat. Si l’effet est direct, retirer l’écran suffit. Si l’effet est un effet de substitution, retirer l’écran ne fait rien tant que rien ne vient à la place, et Guez et Ramus l’écrivent ainsi : « il ne suffit pas de dire aux parents de supprimer les écrans ; encore faut-il leur recommander des activités de substitution qui aient un rôle plus positif sur le développement cognitif. » Une prescription de retrait et une prescription de remplacement ne demandent ni le même temps parental, ni les mêmes politiques publiques. La commission de 2024 a d’ailleurs tranché de ce côté-là, en faisant de la « massification des réponses alternatives aux écrans » l’un de ses impératifs.

Le même Franck Ramus tient une position de méthode comparable sur un tout autre objet, celui du time-out, où il renvoie dos à dos deux camps qui se croient irréconciliables : voir ce qu’il oppose à Caroline Goldman.

Borst G. et Erhel S., « Regards croisés : l’exposition aux écrans impacte-t-elle le neurodéveloppement des enfants ? », Fondation pour la recherche médicale, 4 janvier 2024.

Desmurget M., La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants, Seuil, 29 août 2019.

Desmurget M., entretien « C’est l’ensemble de notre humanité qui est impacté par les écrans », Millénaire 3, Grand Lyon, 16 avril 2024.

Guez A. et Ramus F., « Les écrans ont-ils un effet causal sur le développement cognitif des enfants ? », Revue suisse de pédagogie spécialisée, 9(4), 2019, p. 14-21.

Cordier A. et Erhel S. (coord.), Les enfants et les écrans, Retz, coll. « Mythes et réalités », 15 juin 2023, dix-sept contributeurs.

Amadieu F. et Tricot A., Apprendre avec le numérique. Mythes et réalités, Retz, 2014.

Madigan S., Browne D., Racine N., Mori C. et Tough S., « Association Between Screen Time and Children’s Performance on a Developmental Screening Test », JAMA Pediatrics, 173(3), 2019, p. 244.

Walsh J. J. et al., « Associations between 24 hour movement behaviours and global cognition in US children », The Lancet Child & Adolescent Health, 2(11), 2018, p. 783-791.

Orben A. et Przybylski A. K., « The association between adolescent well-being and digital technology use », Nature Human Behaviour, 3(2), 2019, p. 173-182.

Yang S., Saïd M., Peyre H., Ramus F., Taine M., Law E. C., Dufourg M.-N., Heude B., Charles M.-A. et Bernard J. Y., « Associations of screen use with cognitive development in early childhood: the ELFE birth cohort », Journal of Child Psychology and Psychiatry, 65(5), 2024, p. 680-693 (en ligne le 29 août 2023).

Commission d’experts sur l’impact de l’exposition des jeunes aux écrans, Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu, rapport au président de la République, avril 2024, 142 pages.

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