En 2018, un collégien français dort 8 h 16 par nuit et un lycéen 7 h 19. Ces deux moyennes, publiées en mars 2021 par Damien Léger, Stanislas Spilka, Olivier Le-Nézet et Emmanuelle Godeau à partir de l’enquête EnCLASS, ne sortent d’aucun appareil : elles se calculent à partir de deux questions posées en classe, « Quand tu as classe le lendemain, d’habitude à quelle heure t’endors-tu ? » et la même sur l’heure du réveil. Sur cette base, 29 % des lycéens déclarent moins de sept heures les jours de classe, contre 25,1 % huit ans plus tôt.
Les corpus éducatifs qui se prononcent sur cet âge ne se contredisent pas sur le nombre d’heures souhaitable. Leur désaccord porte ailleurs, et il est entier : qui arrête l’heure du coucher d’un adolescent de quinze ans. Un dispositif qui mesure le sommeil, si précis soit-il, répond à la première question et laisse la seconde intacte.
Le besoin de sommeil ne baisse pas à la puberté, l’heure d’endormissement recule
La croyance la plus répandue veut qu’un adolescent ait besoin de moins de sommeil qu’un enfant. Mary Carskadon, Cecilia Vieira et Christine Acebo ont mesuré autre chose en 1993 dans la revue Sleep, sur 183 garçons et 275 filles de sixième année : la préférence pour le soir suit le stade pubertaire, indépendamment de l’environnement scolaire et de l’ordre de naissance. La relation est statistiquement significative chez les filles ; chez les garçons, elle n’est qu’une tendance, ce que les reprises françaises laissent presque toujours de côté.
Le besoin ne bouge donc pas ; l’horloge se décale. Un adolescent qui s’endort à minuit se lève à la même heure que la veille, et la soustraction se fait sur son sommeil.
De ce constat, tous les corpus tirent la même arithmétique. Huit à dix heures sont nécessaires, l’heure de lever est fixée par l’établissement, le coucher se déduit. Le désaccord commence exactement là où l’arithmétique s’arrête : qui pose l’heure ainsi obtenue, et ce qui se passe quand l’adolescent ne s’y tient pas.
Qui pose l’heure : quatre corpus, quatre réponses
Aucun des textes qui structurent le conseil parental francophone ne consacre de développement au coucher d’un adolescent. L’édition éducative est écrite pour la petite enfance ; passé douze ans, elle se raréfie, et ce qui subsiste énonce des règles générales de conflit dont l’heure du soir n’est qu’une application. Les positions se comparent donc à ce niveau.
| Corpus | Qui pose l’heure du soir | Nature de l’énoncé | Ce qui l’étaye |
|---|---|---|---|
| Thomas Gordon, Parents efficaces, 1970 | Ni le parent ni l’adolescent seuls : la solution se cherche à deux | Doctrine d’auteur | Aucune évaluation propre |
| Jane Nelsen et Lynn Lott, La Discipline positive pour les adolescents, 2014 | La réunion de famille, l’adolescent présent | Doctrine d’auteur | Évaluations portant sur du comportement parental auto-rapporté |
| Alfie Kohn, Aimer nos enfants inconditionnellement, 2005 | L’adolescent, le contrôle parental étant tenu pour le problème | Doctrine d’auteur | Aucune évaluation propre |
| Diana Baumrind, Child Development, 1966 | Personne : la typologie décrit des familles, elle n’en prescrit aucune | Typologie observationnelle | Corpus corrélationnel, sans mesure de sommeil |
Thomas Gordon, dans Parent Effectiveness Training (1970), traduit en français sous le titre Parents efficaces (Fayolle, 1978), distingue trois façons de régler un conflit de besoins entre un parent et son enfant. Dans la première, le parent impose et l’enfant cède ; dans la deuxième, l’inverse ; la troisième, qu’il nomme méthode sans perdant, cherche une solution que les deux acceptent, sans qu’aucun ne renonce à son besoin. Appliquée à l’heure du soir, elle exclut le couvre-feu décrété autant que l’absence de règle. Gordon n’adosse rien de tout cela à un essai.
Jane Nelsen et Lynn Lott, dans La Discipline positive pour les adolescents (Éditions du Toucan, 2014), confient la décision à un dispositif collectif, la réunion de famille, où les routines se fixent avec l’adolescent et se réexaminent. La discipline positive a été évaluée, contrairement à ce qu’on lit souvent ; ces travaux mesurent du comportement parental rapporté par les parents eux-mêmes, et aucun ne porte sur le sommeil.
Alfie Kohn tient une position opposée dans Unconditional Parenting (2005), traduit sous le titre Aimer nos enfants inconditionnellement (L’Instant présent, 2015) : son objet est le contrôle parental lui-même, qu’il tient pour contre-productif, récompenses comprises. Une heure fixée par l’adulte reste, dans sa lecture, une chose faite à l’adolescent plutôt qu’avec lui, et la négociation n’y change rien.
Diana Baumrind, pour finir, décrit au lieu de prescrire. Son article de Child Development (1966, volume 37, p. 887) établit une typologie des configurations parentales, dont celle qui associe un contrôle élevé et un soutien élevé. Les étiquettes françaises de ces catégories s’inversent d’une traduction à l’autre ; la configuration, elle, tient.
Ce que la recherche a testé, et ce qu’elle n’a jamais testé
Le couvre-feu parental a été étudié. James Gangwisch et ses collègues, dans Sleep en 2010, ont exploité les données de l’enquête Add Health sur 15 659 adolescents scolarisés aux États-Unis : ceux dont les parents fixaient le coucher à minuit ou plus tard présentaient 24 % de risque supplémentaire de dépression et 20 % d’idées suicidaires par rapport à ceux dont l’heure était fixée à 22 h ou avant. Deux réserves accompagnent ce résultat dans l’article et disparaissent dans ses reprises. L’analyse est transversale. Et l’association s’efface presque entièrement quand la durée de sommeil entre dans le modèle, ce qui désigne cette durée comme le mécanisme, non l’heure décrétée. S’ajoute une donnée de calendrier : le recueil date de 1994 à 1996, avant le téléphone portable.
Michelle Short et son équipe, dans la même revue en 2011, ont suivi par agenda de sommeil 385 adolescents de treize à dix-huit ans d’Australie-Méridionale. Seuls 17,5 % citaient une heure fixée par leurs parents comme facteur principal de leur coucher en semaine ; ceux-là se couchaient plus tôt, dormaient davantage et se déclaraient moins fatigués en journée. Le détail que les reprises omettent : le week-end, règle levée, les deux groupes ne se distinguaient plus.
La doctrine inverse, celle qui mise sur l’adolescent informé plutôt que sur la règle, a pour elle le niveau de preuve le plus élevé de tout le dossier. Ka-Fai Chung et ses collègues ont réuni en 2017, dans le Journal of School Health, sept essais randomisés de programmes scolaires d’éducation au sommeil, soit 1 876 élèves formés contre 2 483 en classe ordinaire. Le temps de sommeil s’allonge à la sortie du programme, en semaine comme le week-end. Il n’est plus allongé au suivi. La seule approche évaluée par tirage au sort est donc celle dont l’effet ne dure pas, et la hiérarchie des courants selon ce qui les étaye ne recoupe pas la hiérarchie de leur diffusion.
L’accès au téléphone suffit, son usage n’est pas nécessaire
Ben Carter et ses coauteurs ont publié en 2016 dans JAMA Pediatrics une méta-analyse de vingt études transversales portant sur 125 198 enfants et adolescents de six à dix-neuf ans. L’usage d’un appareil mobile au coucher va avec une durée de sommeil insuffisante, rapport de cotes de 2,17. Le second résultat est celui qui déplace la question du soir : chez les jeunes qui avaient un appareil sans l’utiliser, le rapport de cotes reste à 1,79.
La lumière de l’écran n’explique donc pas tout, puisqu’elle n’est pas allumée dans ce second cas. La présence de l’appareil à portée de main pèse par elle-même. Une règle du soir formulée en durée d’écran et une règle formulée en lieu de charge de l’appareil ne visent pas le même mécanisme, et la question se pose déjà plus tôt, dès que se nouent téléphone, pairs et autorité entre onze et quinze ans.
Ce qu’un dispositif de suivi établit, et ce qu’il laisse entier
Les chiffres nationaux français sur le sommeil adolescent sont déclaratifs. Un objet porté au poignet ou au doigt fait autre chose : il enregistre le mouvement, la fréquence cardiaque et la température de la peau, et en déduit des durées et des stades. Sa validité a été mesurée sur la tranche d’âge concernée. Massimiliano de Zambotti, Luca Rosas, Ian Colrain et Fiona Baker ont comparé un anneau à la polysomnographie sur 41 adolescents et jeunes adultes de 17,2 ans en moyenne, dans Behavioral Sleep Medicine en 2019. L’appareil détecte le sommeil avec une sensibilité de 96 % et l’éveil avec une spécificité de 48 %. Le sommeil profond ressort sous-estimé d’une vingtaine de minutes, le sommeil paradoxal surestimé d’environ dix-sept. Le rangement de la nuit dans une tranche de durée tient beaucoup mieux : moins de six heures, de six à sept heures, plus de sept heures, avec 90,9 %, 81,3 % et 92,9 % de nuits correctement classées.
Eric Chinoy et ses collègues ont retrouvé ce profil sur sept appareils grand public dans Sleep en 2021 : détection du sommeil solide, spécificité de l’éveil comprise entre 0,18 et 0,54, et performances qui se dégradent les nuits perturbées.
Ces deux relevés portent sur des générations d’appareils que ce marché a déjà remplacées deux fois ; l’avis détaillé sur ce modèle décrit ce qu’un anneau récent enregistre et ce qu’il en restitue, description technique qui ne vaut pas validation clinique.
Ce que le dispositif sait faire est donc étroit. Il répond correctement à « a-t-il dormi moins de six heures cette semaine », mal à « quelle part de sommeil profond », et pas du tout à « qui doit fixer son heure de coucher ». Il change tout de même la nature de la dispute : une nuit cesse d’être une estimation que chacun conteste, elle devient un chiffre que les deux camps lisent au même endroit. Aucun essai n’a testé l’effet de la mesure elle-même sur le sommeil d’un adolescent. Non évalué ne veut pas dire réfuté ; cela veut dire que l’usage a devancé la démonstration.
Le Code civil porte les deux moitiés du désaccord
L’article 371-1, dans sa version en vigueur depuis le 21 février 2024 issue de la loi du 19 février 2024, énonce que l’autorité parentale appartient aux parents jusqu’à la majorité « pour le protéger dans sa sécurité, sa santé, sa vie privée et sa moralité ». La phrase suivante ajoute que « les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité ».
Le texte tient donc les deux bouts, la santé et l’association aux décisions, sans ordre de priorité entre eux. Rien n’y départage Gordon de Kohn, et le législateur n’écrivait pas pour eux. S’y ajoute un terme que les corpus éducatifs ignorent : la vie privée. Le relevé continu du sommeil d’un mineur produit une donnée de santé, et le mot figure dans la même phrase que la protection à laquelle on l’oppose parfois.
Reste le fait par lequel tout a commencé, et qu’aucune des positions en présence n’avait annoncé. Entre 2010 et 2018, les collégiens français ont perdu vingt minutes de sommeil par nuit ; les lycéens, cinq. Ce sont les plus jeunes qui ont décroché, pas ceux dont on discute l’autonomie.
Sources
- Léger D., Spilka S., Le-Nézet O., Godeau E., Le sommeil des collégiens et lycéens en 2018, résultats de l'enquête EnCLASS, EHESP et OFDT, mars 2021.
- Carskadon M. A., Vieira C., Acebo C., Association between puberty and delayed phase preference, Sleep, 1993, 16(3), 258-262, doi 10.1093/sleep/16.3.258.
- Gangwisch J. E., Babiss L. A., Malaspina D. et al., Earlier parental set bedtimes as a protective factor against depression and suicidal ideation, Sleep, 2010, 33(1), 97-106, doi 10.1093/sleep/33.1.97.
- Short M. A., Gradisar M., Wright H. et al., Time for bed: parent-set bedtimes associated with improved sleep and daytime functioning in adolescents, Sleep, 2011, 34(6), 797-800, doi 10.5665/SLEEP.1052.
- Chung K. F., Chan M. S., Lam Y. Y. et al., School-Based Sleep Education Programs for Short Sleep Duration in Adolescents: A Systematic Review and Meta-Analysis, Journal of School Health, 2017, 87(6), 401-408, doi 10.1111/josh.12509.
- Carter B., Rees P., Hale L. et al., Association Between Portable Screen-Based Media Device Access or Use and Sleep Outcomes, JAMA Pediatrics, 2016, 170(12), 1202-1208, doi 10.1001/jamapediatrics.2016.2341.
- de Zambotti M., Rosas L., Colrain I. M., Baker F. C., The Sleep of the Ring: Comparison of the OURA Sleep Tracker Against Polysomnography, Behavioral Sleep Medicine, 2019, 17(2), 124-136, doi 10.1080/15402002.2017.1300587.
- Chinoy E. D., Cuellar J. A., Huwa K. E. et al., Performance of seven consumer sleep-tracking devices compared with polysomnography, Sleep, 2021, 44(5), zsaa291, doi 10.1093/sleep/zsaa291.
- Gordon T., Parent Effectiveness Training, 1970 ; Parents efficaces, trad. Jean Roy et Jacques Lalanne, Fayolle, 1978.
- Nelsen J., Lott L., La Discipline positive pour les adolescents, Éditions du Toucan, 2014.
- Kohn A., Unconditional Parenting, 2005 ; Aimer nos enfants inconditionnellement, Éditions l'Instant présent, 2015.
- Baumrind D., Effects of Authoritative Parental Control on Child Behavior, Child Development, 1966, 37(4), 887-907.
- Code civil, article 371-1, version en vigueur depuis le 21 février 2024, modifié par la loi n° 2024-120 du 19 février 2024.