Le 26 juillet 2019, la France abaisse l’âge de l’instruction obligatoire de six ans à trois. Au même moment, les écoles qui se réclament de Rudolf Steiner attendent toujours la chute des dents de lait pour engager la lecture, et la pédagogie Montessori place les lettres dans les mains des enfants dès leur troisième année. Sur ces trois années, l’État a tranché. Les courants, eux, ne s’accordent pas.
L’abaissement figure à l’article 11 de la loi n° 2019-791 pour une école de la confiance, qui réécrit l’article L131-1 du code de l’éducation. Il s’applique dès la rentrée de septembre 2019. Ce que la loi impose est une obligation d’instruction, pas de scolarisation. La nuance porte loin.
La loi a rendu obligatoire ce que presque tout le monde faisait déjà
La Cour des comptes chiffre l’opération dans ses observations définitives sur l’instruction dans la famille, délibérées le 30 avril 2025. Le nombre d’enfants soumis à l’obligation augmente de 2,4 millions en 2019, tous âgés de 3 à 5 ans. Le rapport enchaîne : « Alors que presque tous les enfants étaient déjà scolarisés à partir de 3 ans, la baisse des effectifs des élèves scolarisés de 3 à 5 ans s’est poursuivie en 2019 », pour des raisons démographiques.
2,4 millions d’enfants de 3 à 5 ans sont entrés dans l’obligation scolaire en 2019, alors que presque tous fréquentaient déjà l’école.
Cour des comptes, L’instruction dans la famille, observations définitives S2025-0795, délibérées le 30 avril 2025, p. 21.
La réforme a donc changé un statut juridique. La maternelle française accueillait déjà gratuitement les enfants de trois ans, depuis des décennies, et l’âge d’entrée à l’école n’a avancé pour personne. Ce que 2019 a créé, c’est une contrainte opposable aux familles qui faisaient autrement. Elles sont peu nombreuses. Sur l’année 2024-2025, les enfants de 3 à 5 ans instruits dans la famille représentent 0,2 % de leur classe d’âge, et leur effectif est passé de 16 288 en 2021-2022 à 6 855 en 2023-2024, après l’instauration du régime d’autorisation de 2021.
Le décret d’application autorise à rentrer à la maison après le déjeuner
Le même été, le législateur écrit l’obligation et son assouplissement. Le décret n° 2019-826 du 2 août 2019, publié au Journal officiel du 4 août, crée l’article R131-1-1 du code de l’éducation : « L’obligation d’assiduité peut être aménagée en petite section d’école maternelle à la demande des personnes responsables de l’enfant. » Le texte pose une limite explicite : « Ces aménagements ne peuvent porter que sur les heures de classe prévues l’après-midi. » La demande passe par le directeur, puis par l’inspecteur de circonscription, dont le silence pendant quinze jours vaut acceptation.
L’après-midi de petite section devient ainsi la seule plage de la scolarité française sur laquelle une famille peut demander à ne pas venir. Elle porte exactement sur les enfants dont l’âge est contesté par les courants qui suivent.
Steiner ne date pas les apprentissages par un âge, mais par une dent
La pédagogie Steiner-Waldorf est née de quatorze conférences données à Stuttgart entre le 21 août et le 5 septembre 1919, réunies sous le titre Allgemeine Menschenkunde als Grundlage der Pädagogik (GA 293). Le principe qui sépare le premier septénaire du deuxième n’y est pas un nombre d’années. C’est un événement physiologique : la nouvelle dentition.
« Pour le petit enfant, jusqu’au moment de la nouvelle dentition, toute l’importance de l’éducation réside dans la nature de l’éducateur. Puis jusqu’à la puberté, l’essentiel est que le maître soit un artiste capable de modeler la vie. C’est seulement lorsque l’enfant atteint la quatorzième ou quinzième année que son instruction et son éducation exigent du maître qu’il lui communique les connaissances mêmes qu’il a acquises. »
Rudolf Steiner, Éducation des éducateurs. Cinq conférences faites à Stuttgart du 8 au 11 avril 1923, 2e éd., Éditions anthroposophiques romandes, 1988, p. 22. Cité par la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, rapport 2000, p. 57-58.
Traduire ce critère en âge produit trois réponses différentes. La Fédération pédagogie Steiner-Waldorf en France écrit que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture commence à l’école primaire, entre six et sept ans. Le rapport parlementaire n° 1687 de 1999, page 111, rapporte d’après l’inspection de l’Éducation nationale que les apprentissages du langage structuré, de l’écrit et du calcul « ne seraient pas engagés avant l’âge de 7 ans ». La Miviludes, dans son rapport 2021 page 76, écrit sept à huit ans. Aucune des trois sources ne s’appuie sur un texte de Steiner chiffré, pour une raison simple : il n’en existe pas.
Le niveau de preuve est ici celui d’une doctrine d’auteur. L’évaluation la plus complète du réseau, conduite par Bo Dahlin à l’université de Karlstad entre 2003 et 2007 sur onze écoles suédoises, est financée par la Kempe-Carlgren Fund Foundation, liée au milieu Waldorf ; elle mesure des résultats de neuvième année, pas les effets d’une lecture différée à sept ans. La position doctrinale du mouvement sur les trois à six ans n’a donc jamais été mise à l’épreuve, ni par lui ni contre lui. C’est pourtant, en France, le courant le plus contrôlé par les rapports publics.
Montessori met les lettres dans les mains à trois ans
Rien de tout cela chez Maria Montessori, qui traite 0-6 comme un seul bloc et 3-6 comme le moment où l’enfant travaille. L’esprit absorbant couvre les six premières années. Les périodes sensibles ouvrent des fenêtres pour l’ordre, le langage, le mouvement et le raffinement sensoriel, et le matériel autocorrectif permet à l’enfant de vérifier seul son erreur. Ni note, ni gommette, ni félicitation : la récompense et la punition sont l’une et l’autre écartées, explicitement. Le jeu symbolique, lui, est tenu en méfiance au profit de l’activité réelle, un choix construit contre le matériel de Fröbel.
Steiner et Montessori se contredisent donc frontalement, sur l’intervalle exact que la loi de 2019 vient de rendre obligatoire. Steiner diffère, Montessori avance.
Le courant qui avance le plus tôt est aussi le mieux mesuré. La revue systématique de Justus Randolph et de ses coauteurs, publiée dans Campbell Systematic Reviews en 2023, retient 32 études sur plus de 2 000 identifiées et donne une taille d’effet de 0,26 pour la capacité académique générale, 0,22 en mathématiques, 0,17 en langage. Environ un quart d’écart-type. Les effets sont plus marqués en maternelle et en élémentaire qu’aux niveaux supérieurs, et une seule des 32 études porte sur la France, ce qui limite la transposition. Un g de 0,26 est un résultat réel et modeste, et ce que ces études mesurent est une pédagogie entière, jamais l’âge d’entrée dans la lecture pris isolément.
Personne n’a comparé « lire à trois ans » et « lire à sept ans » dans un même dispositif. Le désaccord est vieux d’un siècle et il n’est pas arbitré.
« En Finlande, l’école commence à sept ans » a cessé d’être exact en 2015
L’argument comparatif circule dans presque tous les textes qui contestent l’obligation à trois ans. Il repose sur une phrase qui n’est plus vraie.
La Finlande impose une année préparatoire à six ans depuis le 1er août 2015, la Suède depuis 2018.
La loi finlandaise 1040/2014 rend l’esiopetus obligatoire l’année précédant l’enseignement de base, à raison de 700 heures au minimum. En Suède, la förskoleklass est entrée dans la scolarité obligatoire, portée à dix ans, pour la cohorte de l’automne 2018. Ce qui reste exact : l’enseignement de base finlandais, le perusopetus, commence bien l’année des sept ans.
Le ministère finlandais de l’Éducation et de la Culture donnait à l’époque l’objectif de la réforme de 2015 : faire entrer dans le dispositif environ 1 200 enfants qui n’y participaient pas encore. Le raisonnement finlandais de 2015 et le raisonnement français de 2019 sont donc les mêmes, à trois ans d’écart d’âge près. Dans les deux cas, un État rend obligatoire une fréquentation déjà quasi universelle pour aller chercher la minorité qui manque. Et dans les deux cas, il s’agit d’une obligation d’instruction : la loi finlandaise laisse aux parents la possibilité d’assurer eux-mêmes cette année, à condition d’en atteindre les objectifs.
Reste que le rang français, lui, ne change pas. Selon la fiche Eurydice Compulsory education in Europe 2023/2024, publiée le 2 octobre 2023 et couvrant 39 systèmes éducatifs, la France affiche quinze ans d’obligation, de 3 à 18 ans, la durée la plus longue d’Europe. Six ans est l’âge de démarrage le plus courant. L’Estonie et la Croatie commencent à sept.
Depuis la rentrée 2025, le programme de maternelle écrit ce qu’il attend
L’État français, au cours de la même période, est allé dans la direction opposée à celle des doctrines du report. L’arrêté du 22 octobre 2024, publié au Journal officiel du 25 octobre et au Bulletin officiel n° 41 du 31 octobre, fixe de nouveaux programmes d’enseignement pour le cycle 1 sur deux domaines : le développement et la structuration du langage oral et écrit, et l’acquisition des premiers outils mathématiques. Ils sont entrés en vigueur à la rentrée 2025.
L’écart doctrinal cesse alors d’être une querelle de livres. Un texte réglementaire décrit ce qu’un enfant de trois à six ans travaille en langage écrit et en nombres, pendant que des écoles du même pays tiennent ces mêmes apprentissages pour prématurés avant sept ans. Parfois à quelques kilomètres de distance, sur des découpages de l’enfance qui ne coïncident pas.
Ce que la recherche a établi sur cet âge ne parle pas d’école
Les deux corpus les plus cités à propos des trois à six ans ont été construits en observant des enfants de maternelle, et ni l’un ni l’autre ne dit à quel âge il faut apprendre à lire.
L’expérience de la poupée Bobo d’Albert Bandura, Dorothea Ross et Sheila Ross, publiée en 1961 dans le Journal of Abnormal and Social Psychology (63, p. 575-582), porte sur trente-six garçons et trente-six filles de la nursery school de l’université Stanford, âgés de 37 à 69 mois, moyenne 52 mois. Elle établit qu’un enfant de cet âge reproduit l’agression d’un adulte qu’il a vu faire, même une fois le modèle parti. L’argument le plus solide contre la punition corporelle sort de là, et il n’est ni moral ni juridique : l’adulte qui frappe pour punir la violence l’enseigne par imitation.
Diana Baumrind a bâti sa typologie sur la même population. Son article de 1967, Child care practices anteceding three patterns of preschool behavior (Genetic Psychology Monographs, 75, p. 43-88), tire les trois styles éducatifs d’observations d’enfants d’âge préscolaire. Le modèle des styles parentaux décrit ce que fait l’adulte. Il ne dit rien du calendrier des apprentissages, et rien de l’école.
La sortie de l’école pour un enfant de trois ans passe désormais par une collectivité publique
L’article 18 de la loi de 2019 avait ouvert une porte étroite : l’instruction obligatoire pouvait être donnée aux 3-6 ans dans un jardin d’enfants ouvert à la date d’entrée en vigueur de la loi. La dérogation était bornée aux années scolaires 2019-2020 à 2023-2024. Cinq ans, puis plus rien.
La loi n° 2024-301 du 2 avril 2024 a supprimé cette échéance et l’a remplacée par une condition. Le jardin d’enfants doit désormais être géré ou financé par une collectivité publique, en plus d’avoir existé en 2019. Le texte est entré en vigueur le 1er août 2024. Autrement dit, l’exception au principe posé en 2019 survit, mais elle est passée du côté public. Pour une famille qui juge trois ans trop tôt, il ne reste que l’instruction dans la famille, sous autorisation, et 6 855 enfants de 3 à 5 ans étaient dans ce cas en 2023-2024.
LOI n° 2019-791 du 26 juillet 2019 pour une école de la confiance, articles 11, 14 et 18. Légifrance.
Décret n° 2019-826 du 2 août 2019 relatif aux modalités d’aménagement de l’obligation d’assiduité en petite section d’école maternelle, JORF du 4 août 2019.
LOI n° 2024-301 du 2 avril 2024 visant à pérenniser les jardins d’enfants gérés par une collectivité publique ou bénéficiant de financements publics.
Arrêté du 22 octobre 2024 fixant les programmes d’enseignement pour le développement et la structuration du langage oral et écrit et pour l’acquisition des premiers outils mathématiques de l’école maternelle (cycle 1), JORF du 25 octobre 2024, BO n° 41 du 31 octobre 2024.
Cour des comptes, L’instruction dans la famille, observations définitives S2025-0795, troisième chambre, délibérées le 30 avril 2025, p. 21.
Eurydice, Compulsory education in Europe – 2023/2024, 2 octobre 2023, DOI 10.2797/681438.
Steiner R., Allgemeine Menschenkunde als Grundlage der Pädagogik, GA 293, quatorze conférences, Stuttgart, du 21 août au 5 septembre 1919.
Mission interministérielle de lutte contre les sectes, Rapport 2000, p. 57-58.
Assemblée nationale, rapport n° 1687, 1999, p. 111. Miviludes, Rapport d’activité 2021, p. 76.
Dahlin B., Nobel A. et Liljeroth I., The Waldorf School. Cultivating Humanity? A report from an evaluation of Waldorf schools in Sweden, Karlstad University Studies, Research Report 2007:29.
Montessori M., Il Metodo della Pedagogia Scientifica applicato all’educazione infantile nelle Case dei Bambini, Città di Castello, Tipografia S. Lapi, 1909.
Randolph J. J. et al., « Montessori education’s impact on academic and nonacademic outcomes : a systematic review », Campbell Systematic Reviews, 2023, DOI 10.1002/cl2.1330.
Bandura A., Ross D. et Ross S. A., « Transmission of aggression through imitation of aggressive models », Journal of Abnormal and Social Psychology, 1961, 63, p. 575-582.
Baumrind D., « Child care practices anteceding three patterns of preschool behavior », Genetic Psychology Monographs, 1967, 75, p. 43-88.
Opetus- ja kulttuuriministeriö (ministère finlandais de l’Éducation et de la Culture), « Esiopetuksesta velvoittavaa 1.8. alkaen », loi 1040/2014.