L’évaluation la plus complète dont dispose la pédagogie Waldorf porte, dans ses pages liminaires, la phrase qui dit qui l’a payée. Bo Dahlin, professeur à l’université de Karlstad, l’a écrite lui-même dans le rapport de 2007 : « The project […] is financed by the Kempe-Carlgren Fund Foundation. »
La fondation a été créée le 28 décembre 1951 par Fanny Carlgren, née Kempe, héritière d’une fortune forestière suédoise. Sa page de présentation indique que « les écoles Waldorf comme d’autres écoles indépendantes ont reçu des contributions assez importantes de la fondation pendant la présidence de Fanny Carlgren ». Le bailleur de l’évaluation avait donc financé, avant elle, une partie de ce qu’elle allait évaluer.
Une étude financée par une partie prenante n'est pas une étude fausse. Le financement n'entre dans aucun calcul, ne déplace aucune décimale, n'invalide aucun protocole. Il indique dans quelles conditions le résultat a été produit, et le lecteur a le droit de le savoir avant de lire le chiffre. La confusion inverse, celle qui traite la mention d'un financement comme un verdict, disqualifie d'un même geste des travaux médiocres et des travaux solides.
Le rapport suédois publie des résultats qui ne servent pas son financeur
Onze écoles Waldorf ont participé. Le questionnaire est parti à 871 anciens élèves sortis entre 1995 et 2001, avec 68 % de réponses. L’équipe rassemblait Dahlin à Karlstad, Agnes Nobel à Uppsala et Ingrid Liljeroth à Göteborg.
Ce que le rapport rend n’est pas une plaquette. Aux tests nationaux de neuvième année, passés vers quinze ou seize ans, les élèves Waldorf n’atteignent pas les objectifs dans une proportion « quelque peu plus grande » que les autres, en suédois, en anglais et en mathématiques. Le profil des familles est donné sans détour : 80 % des parents Waldorf suédois ont fait des études supérieures, et environ 40 % se déclarent anthroposophes. Le rapport pose enfin lui-même sa propre limite de méthode, en rappelant que les données ne sont pas longitudinales mais construites par cohortes, ce qui interdit toute conclusion sur le développement individuel d’un élève.
Un travail payé par le milieu qu’il examine, et qui publie cela. C’est exactement le cas qui montre pourquoi la mention du financement n’est pas une accusation.
Peter Gray a écrit les études, siégé au conseil de l’école, et rédigé la synthèse qui les évalue
Le corpus sur les écoles démocratiques tient pour l’essentiel à un homme. Peter Gray, professeur de psychologie à Boston College, signe avec David Chanoff l’étude fondatrice sur la Sudbury Valley School, parue en 1986 dans l’American Journal of Education (94(2), 182-213). Il a par ailleurs été administrateur de cette école de 1984 à 2011.
Les enquêtes suivantes lui reviennent aussi. Celle de 2015, menée avec Gina Riley auprès de 75 adultes ayant grandi sans scolarisation, a recruté ses répondants par appel sur des blogs, dont celui que Gray tient sur Psychology Today. L’échantillon compte 77 % de femmes, ne dispose d’aucun groupe de comparaison, et les auteurs reconnaissent qu’il peut réunir les anciens élèves les plus satisfaits. Enfin, la synthèse de référence sur l’éducation autodirigée, celle de l’Oxford Research Encyclopedia of Education, est de sa main : le corpus est donc évalué par son principal producteur.
Rien de tout cela n’est dissimulé. Gray et Chanoff écrivent dès le résumé de 1986 que leurs résultats pourraient refléter l’origine sociale de classe moyenne des enquêtés. Ce que ces travaux établissent reste vrai : une scolarité sans contrainte, de quatre à dix-neuf ans, n’interdit pas l’accès à l’enseignement supérieur. Ce qu’ils n’établissent pas, faute de comparaison appariée, c’est qu’elle y contribue.
L’audit des écrits raciaux de Steiner a été commandé par la société anthroposophique néerlandaise
En 1997, le conseil d’administration de l’Antroposofische Vereniging in Nederland installe une commission présidée par le juriste Th. A. van Baarda. Sa page consacrée à l’enquête énonce les deux faits dans la même phrase : l’association a fait mener « une enquête approfondie et indépendante », et c’est elle qui l’a fait mener.
Le rapport est remis en avril 2000, sous le titre Antroposofie en het vraagstuk van de rassen. Environ 720 pages. Sur les quelque 89 000 pages des œuvres complètes de Steiner, 245 énoncés ont été extraits et examinés ; seize d’entre eux, selon la commission, seraient aujourd’hui pénalement répréhensibles pour discrimination s’ils étaient tenus publiquement aux Pays-Bas. Conclusion générale : pas de doctrine raciale systématique, pas d’intention d’offenser.
Un mouvement qui commande une enquête sur lui-même et publie le chiffre seize. Le désaccord commence ensuite, et il est interne : le conseil de la Société anthroposophique allemande s’est désolidarisé du Frankfurter Memorandum de 2008, tandis que la déclaration de Stuttgart du Bund der Freien Waldorfschulen a été durcie en novembre 2020. Le sujet est traité en détail dans trente ans de rapports publics français sur les écoles Steiner.
Cinquante-deux candidats au baccalauréat, et personne d’autre que la fédération pour les compter
Le 27 juillet 2026, la Fédération pédagogie Steiner-Waldorf publie les résultats de son réseau aux examens nationaux. Au brevet, 95,7 % de réussite contre 86,8 % au niveau national ; au baccalauréat, 96,2 % contre 95,9 %, sur 50 admis pour 52 candidats.
Le détail de la page mérite l’attention. Le taux national de 86,8 % est lié vers education.gouv.fr. Les taux Waldorf ne sont liés vers rien : ils sont donnés école par école, par la fédération, sur ses propres élèves. Aucune administration ne publie le contradictoire, et pour une raison structurelle : l’Annuaire de l’éducation du ministère décrit 67 896 établissements sur 70 champs, et aucun de ces champs n’est la pédagogie. Le ministère ne sait donc pas dire ce que réussissent « les écoles Steiner », parce qu’il ne les identifie pas comme telles.
52
Le nombre de candidats au baccalauréat présentés par l'ensemble du réseau Steiner-Waldorf français à la session 2026, selon la fédération. Le chiffre auto-déclaré le plus instructif du dossier n'est pas le taux de réussite, c'est l'effectif sur lequel il porte.
Un pourcentage calculé sur 52 personnes se déplace de deux points quand un candidat change de côté. La difficulté à compter les écoles alternatives françaises et la difficulté à compter leurs résultats ont la même origine.
Angeline Lillard signe les essais par loterie et la revue qui les synthétise
En Montessori, le problème se pose à l’envers, et c’est ce qui le rend intéressant.
Angeline Lillard dirige le programme de recherche Montessori de l’université de Virginie. Elle a signé dans Science en 2006, avec Nicole Else-Quest, puis dans Frontiers in Psychology le 30 octobre 2017 sur 141 enfants, les seuls travaux du champ qui neutralisent l’auto-sélection des familles : ils exploitent les loteries d’admission des écoles Montessori publiques américaines, où le tirage au sort décide qui entre. C’est le protocole le plus solide dont dispose la recherche sur les pédagogies alternatives, et il vient de la chercheuse la plus engagée en faveur de la méthode.
Elle est aussi la dixième signataire de la revue systématique Campbell de 2023, dirigée par Justus Randolph, qui agrège 32 études de 1967 à 2020 et donne les tailles d’effet de référence : g de Hedges à 0,26 pour la capacité académique générale, 0,22 en mathématiques, 0,17 en langage, 0,06 en sciences sociales. Les effets sont plus nets en maternelle et en élémentaire qu’au collège et au lycée. L’analyse de modérateurs de cette même revue trouve des effets plus grands dans les écoles Montessori privées que dans les publiques, ce qui revient à mesurer une partie du biais de recrutement à l’intérieur du résultat.
Et la revue contient une phrase que personne ne cite : « Aucune des études incluses n’avait déclaré d’intérêts. » Trente-deux études, zéro déclaration. La Campbell Collaboration impose la déclaration à ses propres auteurs ; la littérature primaire qu’elle agrège n’en fournit aucune.
C’est le renversement complet de la lecture spontanée. Sur Montessori, les travaux dont on peut discuter les conditions de production sont ceux qui les ont écrites, et ils sont l’exception. Ce que ces études mesurent et ne mesurent pas fait l’objet d’une page à part, Montessori : ce que les études mesurent.
Six études sur le site d’une association, dont trois évaluent le programme
L’Association Discipline Positive France met en ligne une page « études scientifiques » qui en liste six. Elle constitue le meilleur cas français de ce que produit un mouvement quand il documente lui-même son efficacité.
| Item listé | Nature |
|---|---|
| Dayılar Candan et Doğan, Journal of Pediatric Nursing, 19 juin 2023 | essai randomisé, parents d’enfants d’âge préscolaire, Izmir |
| Carroll et Brown, The Journal of Individual Psychology, 2020, 76(3), 286-303 | évaluation d’ateliers, attitudes et comportements parentaux auto-rapportés |
| McVittie et Best, Journal of Individual Psychology, 2009 | ateliers parentaux d’inspiration adlérienne, comportement auto-rapporté |
| Shankland, université Lumière Lyon 2, 534 parents | « résultats en cours de finalisation » |
| Baeyens et Shankland, université Grenoble Alpes | « prévu début 2025 » |
| Santé publique France, Les compétences psychosociales : l’essentiel à savoir, juin 2023 | rapport de santé publique sur les compétences psychosociales |
Trois de ces six items sont des évaluations publiées du programme. Deux sont des travaux français annoncés, dont l’un attendu pour le début 2025 et toujours présenté comme tel à l’été 2026. Le sixième ne porte pas sur la discipline positive : c’est un document de Santé publique France sur les compétences psychosociales en général, dont la présence sur la page transfère au programme la caution d’une agence sanitaire qui ne l’a pas évalué.
Les trois évaluations publiées mesurent du comportement parental déclaré par le parent lui-même, sur des enfants d’âge préscolaire. Le texte de Carroll et Brown est par ailleurs diffusé en PDF sur le site de la Positive Discipline Association américaine, propriétaire de la marque.
L’expérimentation d’Alvarez a été évaluée par l’association qui la promouvait
De 2011 à 2014, Céline Alvarez conduit une expérimentation en maternelle à Gennevilliers, en éducation prioritaire, sur des enfants de trois à six ans. Elle en tire Les Lois naturelles de l’enfant, publié aux Arènes en 2016, qui devient un des grands succès de librairie éducatifs français.
Aucun rapport scientifique indépendant de cette expérimentation n’existe. Le seul « rapport de test » invoqué émane d’Agir pour l’école, association loi 1901 créée en 2010, qui était la promotrice de l’expérimentation. Le journaliste Xavier Molénat a relevé que les résultats étaient présentés comme validés par « le CNRS de Grenoble », sans que ni le laboratoire ni les chercheurs soient nommés. Ces constats sont rassemblés par Laurence de Cock dans la Revue du Crieur de 2017.
La formule vaut pour tout ce champ. Une controverse méthodologique du même ordre traverse les programmes d’entraînement aux habiletés parentales, où l’équipe qui publie les essais d’un programme largement diffusé est celle qui le commercialise.
Ce qu’une déclaration achète, et ce qu’elle n’achète pas
Les six dossiers de cette page ont un point commun qu’on remarque tard : ils sont discutables parce qu’ils ont parlé. Dahlin a nommé son bailleur. Gray a fait figurer son mandat d’administrateur dans ses notices. L’association néerlandaise a écrit qu’elle avait commandé l’enquête. La fédération française a mis ses effectifs à côté de ses pourcentages, alors qu’un taux seul aurait mieux servi son propos.
Les études dont on ne peut rien dire ne sont pas plus propres. Elles sont muettes, et c’est un état différent. Sur les 32 travaux réunis par la revue Campbell, aucun ne dit qui l’a payé ni qui avait intérêt au résultat : personne ne peut donc soupçonner ces auteurs de quoi que ce soit, et personne ne peut non plus les créditer d’une transparence qu’ils n’ont pas eue.
Un lecteur qui veut faire la part des choses dispose de quatre questions, et elles ne demandent aucune compétence statistique. Qui a payé. Qui a commandé. Qui a produit le chiffre brut. Qui signe la synthèse qui en tire la conclusion. Quand les quatre réponses désignent la même partie, on ne tient pas la preuve d’une erreur ; on tient la raison de chercher un second jeu de données, et de regarder comment l’étude a été construite avant d’en retenir le résultat.
Dahlin B., The Waldorf School – Cultivating Humanity? A report from an evaluation of Waldorf schools in Sweden, Karlstad University Studies, Research Report 2007:29.
Gray P. et Chanoff D., « Democratic schooling: What happens to young people who have charge of their own education? », American Journal of Education, 1986, 94(2), 182-213.
Gray P. et Riley G., enquête auprès de 75 adultes ayant grandi en unschooling, 2015, deux rapports.
Van Baarda Th. A. (dir.), Antroposofie en het vraagstuk van de rassen, commission de l'Antroposofische Vereniging in Nederland, avril 2000, ISBN 9080559318.
Randolph J. J., Bryson A., Menon L., Henderson D. K., Kureethara Manuel A., Michaels S., Walls Rosenstein D. L., McPherson W., O'Grady R. et Lillard A. S., « Montessori education's impact on academic and nonacademic outcomes: A systematic review », Campbell Systematic Reviews, 2023, DOI 10.1002/cl2.1330.
Lillard A. et Else-Quest N., « Evaluating Montessori Education », Science, 2006, 313, 1893-1894 ; Lillard A. et al., Frontiers in Psychology, 30 octobre 2017, DOI 10.3389/fpsyg.2017.01783.
Carroll P. et Brown P., « The Effectiveness of Positive Discipline Parenting Workshops on Parental Attitude and Behavior », The Journal of Individual Psychology, 2020, 76(3), 286-303.
De Cock L., « Céline Alvarez, le business pédagogique. Enquête sur un bestseller controversé », Revue du Crieur, n° 6, 2017/1, p. 102-115, DOI 10.3917/crieu.006.0102.
Fédération pédagogie Steiner-Waldorf, « Réussite des élèves Waldorf aux examens nationaux », 27 juillet 2026.